Le langage c’est quoi ? 1. Broca et Wernicke sont mortes et Choupinette joue de la crécelle (entre autres choses)

Si tu veux juste des nouvelles de Choupinette, fait une recherche sur « crécelle » 😉

Juste une prise de notes un peu en vrac puisqu’on se demande une fois plus « mais c’est quoi le langage ? ». Bon une fois de plus c’est pas vraiment vrai c’est plutôt « la question » qui fait que je suis là où je suis. Je vais prendre des notes sur plusieurs articles mais je vais le faire indépendamment pour ne pas me perdre. Si je prend des notes publiques c’est parce que je me dis que ça peut toujours servir et que ça m’aide à les retrouver aussi… Vu que je perd tout ou presque.

Un petit truc drôle : si t’as fait des études où à un moment, pour une raison ou pour une autre on t’a bien appris que dans le cerveau il y avait des zones spécifiques au langage, dont pour faire simple une dédiée à la production (l’aire de Broca) et l’autre à la compréhension (l’aire de Wernicke) et bien : ce modèle est faux… comme tous les modèles d’ailleurs, par définition, puisqu’un modèle reste une approximation plus ou moins proche de la réalité. J’ai expliqué les nouvelles conceptions neurobiologiques du langage dans une formation et une orthophoniste m’a dit « mais moi on m’a appris que… » Et oui, je sais, c’est aussi pour ça que je prend des notes publiques.

Bon ok, c’est pas nouveau, ça fait un moment qu’on s’en doute que le langage dans le cerveau c’est plus complexe que deux aires connectées : Broca et Wernicke sont morts (heu, eux oui on le savait mais c’est le titre de l’article sur lequel je prend des notes… et on pourrait donc plutôt traduire par Broca et Wernicke sont mortes puisque ce sont des aires dans le cerveau, ou pas d’ailleurs comme on va le voir…)

(Tremblay, Pascale, and Anthony Steven Dick. « Broca and Wernicke are dead, or moving past the classic model of language neurobiology. » Brain and language 162 (2016): 60-71.)

Alors l’idée n’est pas neuve de « délocaliser » le langage pour le « distribuer » (pas en Chine hein, dans le cerveau 😉 mais au moins les auteurs posent les choses. En plus, ils scandent leur texte de citations d’une pièce de théâtre que je ne connaissais pas et à laquelle réfère le titre de l’article : « Rosencrantz and Guildenstern are Dead » de Tom Shoppard que je n’ai pas lue mais ça rend l’article plus « léger » (ou plus pédant selon comment tu vois le monde mais c’est pas moi qui vais pointer du doigt les références à la littérature en recherche, ça serait un peu gonflé de ma part).

Afin d’évaluer l’état de la connaissance, un questionnaire a été mené auprès de 159 chercheurs spécialistes de la neurobiologie du langage ou presque. Les auteurs rapportent que 90% sont ok pour dire que le modèle classique est dépassé (je te rappelle, schématiquement, le modèle classique du langage dans le cerveau dit qu’il y a une zone du cerveau dédiée à la production (Broca) interconnectée à une zone dédiée à la compréhension (Wernicke)). Mais les chercheurs sont aussi globalement d’accord pour dire qu’il n’y a pas de bonne alternative à ce modèle. Attention : on ne jète pas le bébé avec l’eau du bain : le modèle classique a été très utile et c’est aussi grâce à lui que la connaissance a pu évoluer mais maintenant, il est dépassé, c’est comme ça. La connaissance évolue. Heureusement, même Chomsky a une fin (même si il n’est pas mort, hein).

« However, applied to contemporary research questions, with current knowledge of brain structure and function, the Classic Model instantiations offer a spatial accuracy that is too limited to test modern hypothesis about brain/behavior relationships. « 

Cependant, appliquées aux questions de recherche contemporaines, avec les connaissances actuelles sur la structure et le fonctionnement cérébral, les instanciations du modèle classique offrent une précision spatiale trop limitée pour tester les hypothèses modernes sur les relations cerveau / comportement.

Le point intéressant est que Wernicke (celui qui a proposé le modèle il y a longtemps) insistait sur connexions entre les différentes parties du cerveau mais « qu’on » ne l’a pas très bien lu ou écouté, à en constater l’évolution très « localisationniste » et « modulaire » des conceptions neurobiologiques du langage.

Hence, despite a tendency in some early writings towards an encompassing rather than a strictly modular approach, language neurobiology framed within the Classic Model has focused almost exclusively on understanding the functions of “Broca’s area” and “Wernicke’s area”.

~= malgré une tendance dans certains premiers écrits vers une approche distribuée plutôt que strictement modulaire, la neurobiologie du langage développée dans le modèle classique s’est concentrée presque exclusivement sur la compréhension des fonctions de «l’aire de Broca» et de «l’aire de Wernicke».

Selon Tremblay et Dick, il y a 4 problèmes majeurs au modèle classique du langage dans le cerveau :

(1) the spatial precision of the model is too limited to test specific hypothesis about brain/behavior relationships; (2) it is centered on two “language regions”, (3) it focuses on cortical structures, and for the most part leaves out subcortical
structure and relevant connections , and (4) because of its limited spatial extent and cortical focus, it is difficult to reconcile the model with modern knowledge about the white matter connectivity supporting speech and language function.

(1) la précision spatiale du modèle est trop limitée pour tester des hypothèses spécifiques sur les relations cerveau / comportement; (2) il est centré sur deux «régions du langage», (3) il se concentre sur les structures corticales, ne considère pas les structures sous-corticales, ni les connexions pertinentes, et (4) en raison de sa limitation spatiale et de son focus sur le cortex, il est difficile de concilier le modèle avec les connaissances modernes sur la connectivité de la substance blanche soutenant la fonction de la parole et du langage.

Et donc en gros, on continue d’enseigner le modèle aux étudiants comme si c’était ça le langage dans le cerveau, pas comme un modèle historique avec des alternatives plus modernes même si probablement plus difficiles à « modéliser », car la réalité du langage dans le cerveau humain est bien plus complexe…

Pire que ça : en fait les aires de Broca et de Wernicke ne sont toujours pas clairement définies : il ne suffit pas de dessiner 2 patates sur le cortex et une flèche bidirectionnelle pour dire que le langage est là (pour faire simple et un peu provocateur). En gros 150 ans plus tard, il n’y a pas de consensus en ce qui concerne la définition anatomique de l’aire de Wernicke et pareil pour Broca : le questionnaire aux chercheurs spécialistes de la neurobiologie du langage montre qu’ils ne sont pas d’accord sur les définitions anatomiques des aires de Broca et de Wernicke. Si, si.

Tremblay et Dick proposent d’arrêter d’utiliser ces termes car ils faussent la compréhension.

We inherit this vocabulary from the giants of previous generations and “with the vocabulary a certain set of categories, within which we are historically conditioned to think about [the] problems. The vocabulary is not innocent, because implicit in the vocabulary are a surprising number of theoretical claims” (Searle, 1992, p. 14).

Nous avons hérité ce vocabulaire des géants des générations précédentes et «avec le vocabulaire un certain ensemble de catégories, au sein desquelles nous sommes historiquement conditionnés à réfléchir [aux] problèmes. Le vocabulaire n’est pas innocent, car il y a implicitement dans le vocabulaire un nombre surprenant de revendications théoriques »(Searle, 1992, p. 14).

Autant te dire que pour quelqu’un comme moi qui croit dur comme fer que le langage détermine la pensée au moins conceptuelle, je ne note pas cette citation pour faire état de ma surprise mais pour en profiter pour faire une petite piqûre de rappel sur pourquoi il ne faut absolument pas dire ou absolument bannir « les angelmans », « les handicapés », « les trisomiques » etc. On dit : les personnes en situation de handicap ou avec le syndrome d’Angelman parce que ça change la manière de penser le handicap. C’est une erreur grossière et dangereuse de penser que les mots sont une description superficielle de notre compréhension du monde : c’est par eux que nous comprenons le monde et, comme le disait donc Searle, « il y a implicitement dans le vocabulaire un nombre surprenant de revendications théoriques« .

Selon Tremblay et Dick : chercher à identifier les aires de Broca et Wernicke pour comprendre la production et la compréhension du langage est une approche vaine. On ferait mieux de se concentrer sur la question :

How does the brain accomplish and integrate the various sub-functions that comprise human language, can we parse the network implementing these sub- functions into its constituent components, and can we identify the role specific patches of cortex (or subcortical nuclei or regions) play in the context of the broader system implementing language? 

~= Comment le cerveau accomplit-il et intègre-t-il les diverses sous-fonctions qui composent le langage humain, pouvons-nous analyser le réseau mettant en œuvre ces sous-fonctions dans ses composantes constitutives et pouvons-nous identifier le rôle que des parties spécifiques du cortex (ou noyaux ou régions sous-corticaux) jouent dans le contexte du système plus large qui met en œuvre le langage ?

En fait, Tremblay et Dick expliquent que les techniques de neuroimagerie ont évolué et permettent de mettre en évidence plusieurs voies associatives, des connexions entre zones cérébrales impliquées dans le langage : fronto-temporal, parieto-temporal, occipital-temporal er frontal-frontal mais aussi des boucles sous-corticales connectant le cortex à des structures comme les ganglions de la base, le cervelet, le mésencéphale…

Ils font une description anatomico-fonctionnelle complexe de ces différentes voies. Ce qu’il faut savoir c’est qu’au moins au moment de la rédaction de l’article (soit il y a 4 ans environ), on n’était pas sûr que ces connections soient spécifiques au langage : elles sont impliquées dans la compréhension et/ou la production de la parole mais peut-être aussi dans autre chose… Comme l’aire de Broca – qui ne devrait plus exister – est aussi en réalité impliquée dans d’autres compétences que l’articulation de la parole…

Tremblay et Dick résument les limites du modèle classique du langage en ces termes :

The Classic Model as it is most commonly presented in contemporary textbooks, with a single connection between two central nodes, is thus insufficient to account for the overwhelming evidence that multiple fiber pathways support language function in the human brain. Since all these pathways may make important contributions to a variety of linguistic functions, there is no reason to continue to focus on a single pathway. Moreover, returning to the issue of language-centricity, it will be important to examine the contributions of each of the pathways to other cognitive and sensorimotor functions in order to better understand the computations that they may be involved with during the processing and production of language.

~= Le modèle classique tel qu’il est le plus souvent présenté dans les manuels scolaires contemporains, avec une seule connexion entre deux nœuds centraux, est donc insuffisant pour expliquer les preuves écrasantes que de multiples voies de fibres soutiennent la fonction du langage dans le cerveau humain. Comme toutes ces voies peuvent apporter des contributions importantes à une variété de fonctions linguistiques, il n’y a aucune raison de continuer à se concentrer sur une seule voie. En outre, pour revenir à la question de la centralité du langage, il sera important d’examiner les contributions de chacune des voies à d’autres fonctions cognitives et sensorimotrices afin de mieux comprendre les mécanismes computationnels dans lesquels elles peuvent être impliquées pendant le traitement et la production du langage.

Et donc pour résumer, les spécialistes de la neurobiologie du langage nous disent que le langage implique une architecture neuronale distribuée dans le cerveau, qui ne se limite pas au cortex mais qui implique des structures sous-corticales (et ça c’est très très important de le savoir). Mais surtout : « a heavy reliance on domain-general neural resources » (une forte dépendance à des ressources neuronales du domaine général).

Ce qui veut dire que : le langage a besoin de beaucoup beaucoup de différentes compétences pour se mettre en place, des compétences qui desservent aussi d’autres compétences… et qui sait, peut-être que la mise en place du langage influence ces compétences…

Et puis surtout, le langage dépend du contexte social et de l’évolution culturelle, ce que ne considèrent pas trop les neurobiologistes du langage mais ça c’est pour un autre post…

Les exploits de Choupinette

Choupinette a fait plein de progrès et « les gens » (c’est à dire ceux qui la connaissent) ne tarissent plus d’éloges… C’est un peu moins le cas à l’école parce qu’ils ne la connaissent pas encore bien mais quand même quand l’AESH est là est qu’on a le droit d’y aller ça le fait plutôt bien. En tout cas, l’instit. est top et la directrice aussi même si elles ne peuvent pas compenser à elles-seules les déficience de l’EN (c’est l’éducation nationale, l’EN, maintenant je le sais : c’est le nouveau gros truc on-ne-sait-pas-qui peut prendre une décision et ou changer les choses là dedans alors tout le monde se cache plus ou moins derrière et/ou subit). Bref. Il faut rester positifs.

La marche

Je voulais te faire un beau montage pour te montrer les progrès hallucinants en 2 mois d’entraînement quotidien mais je n’ai pas le temps alors il faudra comparer avec la vidéo du post précédent…

Choupinette, à fond, c’était il y a 3 jours ça a encore changé depuis

En plus, le CAMSP organise un stage marche en octobre et c’est trop bien, enfin on croise les doigts qu’elle puisse y aller entre le COVID et le reste qui risque de lui mettre des bâtons dans les pattes. Elle aura 2.5h de prise en soin collective le matin et 1h de kiné le pm.

La crécelle

La vidéo est à l’envers, j’ai eu la flemme de la retourner.

Tu me diras heu ouai, so what ? Et ben c’est juste extraordinaire parce qu’elle a trouvé le geste pour faire tourner sa crécelle toute seule et qu’elle est plus intéressée par ça que par la mettre à la bouche. Bon elle fait plein d’autres choses mais j’ai pas le temps de bien expliquer alors tant pis.

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