La couleur de fond par fonction, ça aide ou ça aide pas dans la communication par picto. ?

Pourquoi je parle de ça ?

Je commence à archiver des études sur l’évaluation objective des outils de CAA car on a une étudiante de master qui attaque un stage sur ce sujet en février et aussi parce que j’ai un gros faible pour l’interaction homme-machine et l’ergonomie des outils (d’où le stage de l’étudiante, d’ailleurs). J’ai été formée à l’idée que ce sont les outils qui doivent s’adapter à l’homme, pas l’inverse…

Il y a plein de questions qui restent complètement ouvertes en ce qui concerne les outils de CAA de type tableaux de picto avec ou sans sortie vocale. La couleur c’est juste un des aspects, probablement un des plus évidents. Il y en a énormément d’autres et il y a des moyens qui devraient pourvoir être utilisés pour évaluer l’ergonomie des outils, au moins pour l’utilisateur tout-venant.

Wilkinson et al.

C’est la démarche de Krista Wilkinson et de ses collaborateurs aux US qui ont réalisé une série d’études sur le rôle des couleurs dans les usages des outils de CAA par picto.

La plupart de leurs études ont été réalisées sur des groupes de personnes sans pathologie mais aussi chez des personnes avec trisomie 21 ou troubles du spectre de l’autisme. L’objectif est en gros de mesurer des temps de réaction et la réussite lors de la recherche-sélection des symboles en faisant varier des paramètres de couleur de fond * image. Oui, parce qu’en générale, la performance humaine répond à un compromis entre précision (justesse) et vitesse, en interaction homme-machine, on parle de « speed-accuracy treadoff ».

Aujourd’hui je prend des notes un peu critique (oui, désolée, c’est ma formation qui veut ça : de garder un regard critique) sur cet article :

Thistle, Jennifer J., and Krista Wilkinson. « Effects of background color and symbol arrangement cues on construction of multi-symbol messages by young children without disabilities: Implications for aided AAC design. » Augmentative and Alternative Communication 33.3 (2017): 160-169.

Justification du travail de recherche…

Sans grande témérité, les auteurs rappellent que selon Wilkinson et Jagaroo (2004) la qualité du design de l’outil de CAA et son adaptation aux traitements visuo-cognitifs de ceux qui l’utilisent jouent un rôle dans la réussite de la CAA.

Je dis sans grande témérité car quand on a fait un peu d’ergonomie ou d’interaction homme-machine, c’est une évidence. Honnêtement, ayant quelques compétences annexes dans ces domaines, j’avoue que la plupart des grilles que je vois passer me font l’effet « sapin de Noël »… D’où mon intérêt pour ce paramètre « évident » : la couleur.

Et donc pourquoi la qualité du design des grilles affecte-elle l’acquisition et l’usage ?

Et bien parce que comme le disent les auteurs : quand la « navigation » est difficile, on fait plus d’erreurs, on va plus lentement, on est plus frustrés. Bien sur, certain.e.s vont se dire : c’est pas bien grave de mettre moins de temps. Ben si en fait, c’est très embêtant surtout pour ce qu’il s’agit de l’interaction et encore plus pour l’interaction communicative.

Juste au passage, les temps d’apprentissage et d’usage sont des mesures communes en interaction homme machine que les chercheurs et/ou designers cherchent à minimiser. Même si d’autres variables plus subjectives semblent jouer un rôle, notamment dans l’acceptabilité.

Résultats antérieurs des auteurs

Les auteurs ont récemment interrogé 85 cliniciens sur le rôle de l’arrangement des symboles dans l’affichage des grilles de communication.

93% estiment que c’est extrêmement important !

Et oui : il ne suffit pas de réfléchir à la qualité des icones, il faut réfléchir aussi à leur organisation.

Dans leurs travaux antérieurs avec des personnes sans handicap ou avec des adolescents avec une trisomie 21 ou un trouble du spectre de l’autisme, les auteurs ont montré que le regroupement des symboles selon leur couleur augmente la vitesse de sélection à la souris ou au pointage avec le doigt, mais aussi l’attention visuelle. On parle ici de la couleur du symbole, pas du fond.

L’arrangement par catégorie (cf. organiser les émotions selon leur polarité positive vs. négative) a aussi un effet positif.

Bon jusque là, franchement il n’y a rien de très surprenant mais au moins : c’est montré… mais pour des cas très spécifiques quand même.

Thisle et Wilkinson (2015) dans leur questionnaire auprès des cliniciens ont mis en évidence que l’usage de la couleur de fond était une pratique clinique très fréquente, notamment pour donner des indices syntaxiques en associant une couleur à la classe grammaticale du mot. Par exemple le code Fitzgerald :

C’est un standard en CAA. Proloquo2Go ou Snap+Core proposent ça par défaut et ça se base sur des recommandations cliniques assez anciennes apparemment. L’objectif c’est d’aider la construction de messages à plusieurs symboles.

[[ Personnellement, je suis très partagée sur ce type de code. D’abord parce que, au moins en français, un même mot peut avoir plusieurs fonctions : ça peut être très perturbant du coup parfois ces couleurs par catégories grammaticales. Ensuite, ça donne trop d’importance à la grammaire selon moi. Alors que la plupart de nos phrases orales du quotidien sont agrammaticales, on demande aux personnes avec des déficiences de faire des phrases bien construites. Enfin, la grammaire est quelque chose qui se construit via le bain de langage et non pas l’inverse, ben oui, je suis émergentiste, pas générativiste ! Ça veut dire quoi ? Que c’est complètement aberrant pour moi, du fait de mes choix théoriques notamment mais même plus simplement d’une logique de base, de demander à des personnes qui ne savent pas encore parler de connaître la grammaire de leur langue. Bref, allons voir ce qu’en disent les travaux plus objectifs.]]

Et bien en fait il n’y a que 3 études qui se sont intéressées à la question de l’effet de la couleur de fond, toutes par Wilkinson et al. Les 3 études ont utilisées le Mayer Johnson Picture Communication Symbols (PCS1; Mayer-Johnson, 1992 – les icônes du PODD ou de Snap-Core notamment) avec des enfants à développement typique pour la recherche de différents items : nourriture, émotions, animaux.

La conclusion c’est :

Contrary to initial expectations, there was no benefit to search from background color cueing, in any of the studies. In fact, background color cues were observed to slow responding for search for a single symbol in all three studies, most particularly in children under the age of 4 years. 

En gros : utiliser des couleurs de fond ça n’a pas d’effet et même pire : ça a un effet négatif chez les enfants de moins de 4 ans… qui mettent plus de temps a trouver le symbole quand il a une couleur de fond. Mais le problème c’est que dans ces études, ils ont utilisé la couleur de fond pour représenter une information sémantique et pas de fonction comme c’est le cas des outils existants et donc, dans le présent article, ils refont une étude pour évaluer si le codage de la fonction du mot via la couleur de fond facilite ou pas la construction de messages multi-symboles.

Ils s’attendent à observer des résultats similaires à leurs autres études (bof).

L’étude

67 participants âgés entre 3 et 11 ans, mais 15 ont été exclus car ils avaient des difficultés à mettre 2 symboles en séquence.

L’étude se fait sur une tablette avec écran tactile.

En prétest : Color Test by Cassiopeia Information Technologies (2013), pour évaluer la perception des couleurs.

La tâche des enfants est ensuite d’écouter des phrases de 3 mots et de trouver les symboles correspondant sur la grilles (en gros).

Il y 4 conditions expérimentales

  • fond blanc organisation aléatoire
  • fond blanc regroupement par fonction
  • fond colorés par fonction organisation aléatoire
  • fond colorés par fonction regroupement par fonction

Et deux groupes d’âges.

Tous les participants passent toutes les conditions en bloc.

Résultats

  • Les enfants les plus jeunes sont globalement plus lents et font plus d’erreurs que les plus âgés;
  • Le regroupement par fonction a un effet bénéfique surtout pour les plus jeunes;
  • La couleur n’a pas d’effet bénéfique et semble même affecter l’effet positif du regroupement chez les plus jeunes;
  • il n’y a pas d’effet clair d’apprentissage entre le début et la fin de la session (d’après moi, la session est trop courte relativement à la tâche pour observer des effets)

Les limites de l’étude

Comme le discutent les auteurs, cette étude a de nombreuses limites.

Attention donc : il ne faut pas conclure de cet absence d’effet clair de la couleur que celle-ci n’a pas d’effet. En recherche, une absence d’effet ne dit pas grand chose en fait car il est tout à fait possible que l’effet apparaisse dans d’autres conditions.

Ce que les auteurs observent et qui est cohérent avec leur travaux antérieurs c’est que grouper les symboles selon certaines dimensions, fonctionnelles ici, plutôt sémantiques ou de couleurs de symboles dans les travaux antérieurs a un effet bénéfique.

L’usage des couleurs de fond a été initialement mis en place pour faciliter la construction de messages à plusieurs symboles. Ça n’est pas le cas dans cette étude avec des enfants de 3 à 7 ans et sur une tâche très courte.

Les auteurs pointent aussi vers le fait que la tâche utilisée (transcrire un message audio en symboles) n’est pas une tâche simple ni communicative. Les plus jeunes enfants avaient besoin de 10.5 secondes pour transcrire une phrase de 3 symboles . Et ils n’avaient pas de troubles perceptuo-moteurs ni cognitifs. Et rappelez-vous : 15 enfants soit plus de 20% n’ont pas réussi la tâche.

Ça veut dire qu’il faut laisser du temps mais aussi que mettre des symboles en séquences ça n’est peut-être pas si simple que ça.

De plus, l’étude est très critiquable car (et ça les auteurs le disent aussi) :

  • elle est réalisée avec des enfants tout-venant et selon un plan intra-sujet : tous les enfants passent toutes les conditions et donc il y a potentiellement des interactions entre les conditions, des effets d’ordre. On est toujours un peu coincé avec ce problème.
  • c’est une étude à court terme : rien ne prouve qu’à long terme, les effets ne s’observent pas.

Ceci étant dit, je pense que l’usage de la couleur de fond pour représenter les fonctions grammaticales n’est pas une bonne idée pour les raisons que j’ai évoquées ci-dessus mais ça reste à démontrer. Un autre point que mentionnent les auteurs et qui m’intéresse beaucoup c’est aussi le fait que si les outils sont à destination des personnes, enfants en situation de handicap, pour qu’ils l’apprennent, il faut que l’entourage les utilisent donc ça n’est peut-être pas si aberrant d’évaluer les outils chez les personnes tout-venant… Même si c’est critiqué par ailleurs.

Bon et puis il y a encore plein plein à faire. Par exemple, dans l’étude, il n’y a pas de variation de la taille de la grille : c’est toujours des grilles de 16, l’effet de la couleur est probablement différent pour des grilles plus complexe.

Mais ce qui est sur c’est que :

Communicating via AAC is difficult (Thistle & Wilkinson, 2013); any upfront demands of the task that make it more difficult may represent a barrier to successful adoption and use of the display.

Je suis tellement d’accord…

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s