Tu Communiqueras : la CAA (4) : les 4 dernières questions

Je termine sur l’article de Cress et Marvin (2003), j’ai pris du retard dans mes posts : ça fait plus d’un mois maintenant qu’on vit à l’hôpital et le mot « résilience » a pris toute sa dimension.

Il me reste quatre questions parmi les neuf que posent l’utilisation précoce de la CAA (==Communication Augmentée et Alternative) aux professionnels et aux parents selon Cress et Marvin (2003).

Je rappelle les 5 précédentes traitées ici puis là.

  1. Quand faut-il commencer la CAA? -> « au plus tôt »;
  2. L’utilisation de la CAA va-t-elle interférer avec le développement de la communication vocale ? -> NON.
  3. Cet enfant va-t-il parler ? -> on ne peut pas le savoir mais il y a des signes précoces suggérant qu’un enfant pourra avoir des difficultés avec la parole et une prise en charge précoce relative à ces signes ne peut que favoriser l’acquisition ultérieure de la parole
  4. Par quoi commencer ? -> pas par « oui » ou « non », plutôt « encore », « c’est fini » ouvrir la possibilité d’accéder aux concepts
  5. Faut-il comprendre les concepts et le vocabulaire avant de les utiliser pour communiquer ? -> NON : nous utilisons les concepts avant de les comprendre, on les comprend en les utilisant (cf. Vygostky)

Et maintenant, passons en revue les 4 dernières questions, qui sont plus pratiques encore ou encore plus pratiques.

La question 6 : Que faire si les tentatives d’utilisation de la CAA par l’enfant sont inappropriées, confuses ou aléatoires ?

Les enfants apprennent à parler en provoquant des réactions de leur environnement et ce sont ces réactions qui les stimulent. Par exemple, ils vont expérimenter en se trompant, en utilisant du vocabulaire inadapté volontairement ou pas et ils vont apprendre selon les réactions de l’environnement. Ces expériences sont requises à l’acquisition du langage et malheureusement réduites chez les enfants qui utilisent la CAA.

Céleste appuie sur tous les boutons de l’Ipad, on essaie de réagir systématiquement. Si elle appuie sur « c’est fini » alors qu’on voit bien qu’elle en veut « encore ». Alors je lui dis :

Je crois que tu t’es trompée, tu voulais dire « encore » – et j’appuie sur encore

Pour être honnête : je ne sais pas ce qui est bien ou pas. Je me dis que l’important c’est de lui montrer qu’elle a un effet sur nous et son environnement avec son outil de communication ou quand elle vocalise ou qu’elle communique avec son corps, peu importe.

Et Cress et Marvin de conclure :

If methods of communication that are used inappropriately are removed or restricted, children will have little opportunity to learn how and when such communication is to be used appropriately.

~Si les méthodes/moyens de communication qui sont utilisés de manière inappropriés sont supprimés ou restreints, les enfants auront peu d’opportunités d’apprendre comment et quand les utiliser de manière appropriée.

La question 7 : Comment aller plus loin que le niveau du mot isolé ?

D’abord, Cress et Marvin constatent qu’il est « normal » que les utilisateurs de la CAA passent une période plus ou moins longue à utiliser des mots isolés : les enfants tout-venant passent plus d’un an en général à utiliser des mots isolés à différentes fins communicatives selon le contexte.

Ici encore, il faut accepter que l’enfant fasse des erreurs, des combinaisons ou généralisations non adaptées.

Ensuite, les premières combinaisons ne sont pas forcément deux « mots » du système de CAA utilisé, ça peut être une combinaison d’un mot du système de CAA et un geste, une expression etc.

Au passage : les premières combinaisons des enfants tout-venant, « phrases » sont souvent un mot sur un geste de pointage cf « tétine » en montrant sa tétine pour dire « je veux ma tétine » ou « c’est ma tétine », selon le contexte…

Et puis, bien sur, il faut que le système de communication le permette : l’enfant ne peut pas dire « ma tétine » si le système avec sortie vocale ne le permet pas. Le système peut évoluer avec l’enfant aussi.

C’est bien ce que je compte faire avec celui de Céleste

Cress et Marvin conseillent aussi de concrétiser les expressions de l’enfant dans le système de communication en donnant du feedback visuel par exemple.

La question 8 : Les systèmes avec sortie vocale sont-ils mieux que les systèmes low-tech de sélection d’images ?

People are children first tools

~les gens sont les premiers outils des enfants

C’est aussi ce que pensaient Lev Vygotsky ou Raven Feuerstein.

Alors, la communication est par nature multimodale (hein IonIon38 ?) et donc, il n’y a pas un système qui est mieux que l’autre : ça dépend des situations et donc, il faut de la redondance.

Ca n’est pas parce qu’on passe sur un système avec sortie vocale comme Proloquo2Go qu’il faut arrêter de faire des gestes ou d’utiliser des images sans sortie vocale. Selon le contexte l’enfant va préférer utiliser l’un ou l’autre.

L’avantage des systèmes avec sortie vocale est notamment qu’ils offrent un feedback à l’enfant sur ce qu’il a produit et que la sortie est potentiellement compréhensible par tous les partenaires communicatifs.

… Mais ils sont aussi beaucoup plus lents que d’autres moyens comme le gestes manuels par exemple.

Et puis, comme je le disais ici : le geste a l’avantage d’être intégré au corps : pas besoin de classeur, d’imprimante, d’électricité etc.

La redondance est primordiale et elle est inhérente à la communication en générale…

Par exemple, sur cette vidéo qu’on utilise avec ma collègue dans nos présentations sur la CAA, on voit bien comment l’image + le geste aide la petite fille à initier la parole. On voit aussi que pour cette petite fille la parole est très difficile et du coup l’image et le geste l’aident aussi à se faire comprendre.

La question 9 : Pourquoi l’enfant initie rarement la communication avec un système CAA ?

According to Beukelman and Mirenda (1998), “Without participation, there is no one to talk to, nothing to talk about, and no reason to communi- cate” (p. 269).

~ Selon Beukelman and Mirenda (1998), « sans participation, il n’y a personne à qui parler, rien à dire et aucune raison de communiquer « 

Pour que l’enfant communique, il faut qu’il en ai l’opportunité : si l’enfant ne communique pas, il faut d’abord analyser l’environnement et les comportements des partenaires communicatifs.

Comme il est dit dans la convention de l’ONU du droit des personnes en situation de handicap : le handicap n’est pas « dans » la personne mais dans l’interaction entre la personne et son environnement. D’une manière générale : la cognition et le langage en particulier sont « incarnés » et « situés ». Mais je ne vais pas en reparler ici sinon le post ne va jamais se finir.

Retournons à Cress et Marvin et à l’initiation de la communication.

Les situations dans lesquelles l’adulte fait en sorte d’obtenir une réponse de l’enfant n’encouragent pas l’initiation de la communication.

Bon ok, on a tendance un peu à faire ça avec Céleste même si on évite : ce qu’il faut c’est « modéliser », c’est à dire utiliser le système dans la communication pour que l’enfant apprenne. Effectivement, quand un enfant apprend à parler : on lui parle, on parle autour de lui. On ne lui pose pas des questions pour qu’il donne des réponses. Un jour il/elle se met à produire des sons qui ressemblent à de la parole et alors on les interprète comme tels, on les encourage et c’est comme ça que la parole vient aux enfants… Donc : il faut utiliser le système de CAA pour nous exprimer nous. Et re-donc : il faut un système qui soit simple et confortable à utiliser pour TOUT le monde…

D’autre part, et ça c’est bien connu dans le domaine de recherche qui s’y intéresse : les personnes qui utilisent des outils de CAA – autre que le geste manuel – sont souvent plus lentes pour construire leur message. Du coup, les partenaires de communication ont tendance à ne pas leur laisser assez de temps. C’est particulièrement vrai pour les personnes avec une déficience intellectuelle en prime, mais pas uniquement.

Le fait d’avoir toujours un rôle de « répondant » dans les interactions ne stimule pas les compétences à initier l’interaction. Or, c’est ce qu’on observe quand on analyse les conversations entre les personnes qui utilisent la CAA sans déficience intellectuelle ou chez les personnes avec une déficience intellectuelle qui utilisent la CAA ou pas : le partenaire pose des questions et au mieux, la personne en situation de handicap y répond. Au pire, le partenaire ne lui laisse même pas le temps de le faire et fait les questions-réponses.

Alors, bien sur, il faut que le partenaire s’adapte, soit plus patient. Mais il faut aussi que les outils de CAA s’adaptent : qu’ils permettent à la personne de mettre en « mot » aussi vite que possible ce qu’elle veut dire.

Cress et Marvin disent aussi que les enfants qui ont des comportements communicatifs « subtiles » et/ou variables se voient moins souvent attribuer des intentions communicatives par leurs parents et du coup, ils adoptent des rôles passifs.

Bref, il faut utiliser la CAA en contexte et s’adapter à l’enfant.

Tout un programme.

Il est important de lire les articles de recherche sur la CAA pour éviter de tomber dans « le bon sens commun » et de s’enliser dans des apriori sur la communication, le langage et la parole… Et il y a de la matière…

To continue…

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