De la philosophie dans le couloir au Professeur Raven Feuerstein en passant par Vygotsky (évidemment)

La philosophie dans le couloir

Nos anciens voisins ont déménagé. Même si on ne se voyait pas très souvent, ils étaient là et on avait pris l’habitude de discuter sur le pallier de sujets philosophiques, entre autres. Huit ans de philosophie dans le couloir qui avait aussi commencé à devenir la philosophie dans le canapé mais nous avons des horaires – et avions des rythmes de travail – pas très compatibles avec une vie sociale. Il a déjà fallu les adapter à Céleste… Les gens vivent le soir, mais pas nous, et avec Céleste qui dort de 20h à 4h (quand elle dort très bien), on n’est pas recalés.

Nos anciens voisins (ça me fait drôle de parler d’eux au passé), nous ont beaucoup soutenus et se sont toujours proposés de nous aider, surtout depuis que Céleste est là. Lors d’un de nos derniers meetings dans le couloir, mon voisin me dit : « Ca fait plaisir de la voir, elle est heureuse cette petite, elle sourit tout le temps, regarde comme elle est belle… ». Alors je lui dis : « oui, c’est un vrai rayon de soleil » (oui, depuis qu’on a Céleste, on vire Bisounours, enfin bref.).

Et puis mon voisin me dit :

Chez nous, on dit que ces personnes-là, les trisomiques et les autistes sont très importantes car elles sont là pour nous montrer le chemin » (Bon, moi je dis plutôt « les personnes avec… » enfin, j’essaie au max. car les mots comptent)

Alors je lui dis : « oui, je suis bien d’accord, c’est vraiment dommage que chez nous ce ne soit pas le cas ».

Et alors mon cerveau me sort le proverbe chinois :

Quand le sage montre le ciel, l’imbécile regarde le doigt

Et j’en arrive à la conclusion que l’imbécilité est bien relative et que ceux qui regardent le doigt ne sont pas forcément ceux qu’on croit.

Bref. Alors le « chez nous » de mon voisin c’est Israël.

Plusieurs personnes m’ont dit qu’en Israël, les personnes avec une trisomie 21, autisme etc. sont beaucoup mieux intégrées que chez nous. Il paraît que les personnes avec trisomie 21 font même le service militaire. Une collègue de travail m’a aussi dit qu’elle connaissait des chercheurs qui avaient un enfant avec TSA (== Trouble du spectre de l’autisme) qui étaient retournés en Israël pour qu’il soit pris en charge correctement.

Je le savais déjà un peu, car au fil de mes recherches j’étais tombée sur les travaux ou plutôt l’action de Reuven Feuerstein.

Reuven Feuerstein et la zone proximale de développement de LV, et LV aussi du coup

En tant que chercheur académique, j’ai une vision partagée des travaux de Feuerstein, qui a laissé très peu de traces écrites de sa méthode de prise en charge. Par exemple, il n’y a pas de quantification objective du bénéfice mais il y a des témoignages. J’ai aussi du mal à trouver une trace écrite claire de « ce qu’il faut faire », mais ça doit exister.

Du coup je me dis qu’avant les avancées des neurosciences démontrant la plasticité du cerveau, beaucoup ont du prendre Feuerstein pour un « illuminé », et peut-être que certains d’entre-vous seront « dubitatifs » en regardant la vidéo ci-dessous.

Et pourtant les progrès de la science lui donnent raison, à lui mais aussi à Lev Vygotski (LV, encore et toujours lui) puisque finalement, quand on écoute les principes de la méthode de Feuerstein, on retombe pas mal sur du Vygotski et en particulier sur l’idée que ce qui compte ça n’est pas là où l’enfant est quant il est évalué, mais là où il va aller quand on l’aide à y aller et ça, on ne peut pas le savoir avant de l’avoir fait. 

Lev Vygostki/y parle de « Zone Proximale de développement »  ou « zone de développement proximale » (au passage je ne sais pas si c’est Vygostky ou Vygotski, Google et les publications donnent les deux et je ne fais pas de Russe moi !). Grâce à Internet, j’ai enfin pu récemment voir à quoi il ressemblait LV (du coup comme maintenant je me sens plus familière avec lui, je me permets de l’appeler LV) :

LevV.png

C’est chouette de le voir, même si à la base c’est plutôt ça qui m’intéresse chez lui :

zone_proximale.png

Là où Feuerstein rejoint Vygostky (et mon voisin) c’est d’abord qu’ils sont/étaient juifs. Est-ce que c’est un hasard ou est-ce qu’il y a dans la Torah et/ou la culture juive quelque chose qui fait qu’on a le droit de croire au potentiel humain ? J’ai quelques éléments de réponses mais j’attend que les FARC m’enlèvent et me séquestrent 7 ans dans la jungle pour avoir une bonne raison de reprendre des études de théologie à Oxford. En attendant ce jour, c’est un sujet de discussion que j’aurais souhaité approfondir avec mon voisin (je fais de l’humour ce matin).

La pédagogie Feuerstein c’est d’abord se persuader que chacun, quelque soit son état à un instant t a le potentiel d’apprendre ou de réapprendre, et les neurosciences lui donnent raison, car maintenant on le sait : le cerveau a un incroyable pouvoir d’adaptation, de compensation et d’apprentissage, même chez l’adulte.

Le truc « drôle » c’est que Vygostky était plutôt « Marxiste ». Mais parfois les grands esprits se rencontrent sur des fondamentaux qui suggèrent quand même bien qu’il y a du vrai dedans : l’Homme a besoin de « l’autre » pour devenir Homme et se sentir Homme (on retomberait peut-être même sur Descartes ici, mais je ne suis pas philosophe alors il ne faut pas me croire sur parole, peut-être que je dis des conneries sur cette dernière idée).

Ok, mais pourquoi tu nous racontes tout ça là ?

Bon ok, je vous ai peut-être complètement largués en passant de mon voisin, à Feuerstein, à Vygostsky et en vous ayant fait faire – peut-être – le détour par ingrid Betancourt, mais si vous êtes toujours là, gardez espoir, ça va se concrétiser.

Je suis d’autant plus sensible à Feuerstein qu’à partir de 6 ans j’ai grandi à proximité d’un oncle qui avait fait un accident vasculaire cérébral et qui a été sauvé de justesse car c’était dans les années 80 et la neurochirurgie n’avait rien à voir avec maintenant. La neurochirurgie mais aussi les limites de la rééducation en France et les croyances des gens ont fait qu’il a été sauvé mais est resté très handicapé : il n’a pas récupéré l’usage de sa main droite, de sa jambe droite et de sa parole « normalement » et ça me retourne énormément parce que depuis mes études, je suis convaincue qu’il aurait pu. Il y a plein de cas similaires voir pires comme ce jeune soldat Israélien qui lui a pu récupérer, notamment parce que « les gens » y ont cru et lui ont fourni les moyens de le faire.

Mon oncle, lui il a été « condamné » à son handicap par les limites de « nos » connaissances en rééducation parce que personne n’a cru qu’il pouvait récupérer et ses compétences et sa vie : on écrira peut-être le livre noir de la neurologie un jour, qui sait. Combien de personnes ont été dans son cas ?

Le plus ironique dans tout ça, c’est que Raven Feuerstein a été un élève de Piaget (je ne vais pas dire ici pourquoi c’est ironique, ça prendrait trop de temps, j’ai une petite dent contre la conception piagécienne du développement, même si ça n’est pas toujours autorisé ;-)).

Je pense que finalement Feuerstein est plus proche de LV, parce que c’était un homme de terrain qui a travaillé avec ces enfants en très grande difficulté qu’étaient les enfants de la Shoa, comme LV était aussi un homme de terrain travaillant avec les enfants en situation de handicap.

Et oui, je n’en avais jamais entendu parler, mais après la guerre, « on » a récupéré des enfants survivants complètement traumatisés. Quand « on » évaluait ces enfants avec des tests de QI classiques, ils avaient des niveaux bien en dessous de ce qu’ils auraient du avoir et si on avait déterminé leur avenir sur la base de ce résultat et bien, il se serait résumé à pas grand chose.

Mais Feuerstein ne pouvait pas accepter ça. Il a cru au potentiel de ces enfants et en celui de plein d’autres ensuite, ainsi qu’en celui d’adultes, et sa vie et celle de ceux qui l’ont suivi, a été parsemée de miracles.

Ces miracles, les neurosciences actuelles, et à la grande satisfaction de Feuerstein qui a vécu assez longtemps pour le voir, ont permis de les expliquer : le cerveau est l’organe le plus malléable de notre corps et cette énorme capacité de « plasticité », de possibilité à se remodeler encore et encore, à se réorganiser pour s’adapter à l’environnement font que « tout » est/reste possible.

Evidemment, cela dépend de la capacité de l’environnement à s’adapter, à aider l’enfant ou la personne à développer son potentiel.

Et puis bien sur, ce potentiel aura peut-être ses limites : mais on ne peut pas les connaître avant d’avoir essayer. Et puis, imaginez votre appartement ou votre maison, si il/elle était habité(e) par d’autres gens ou laissé(e) à l’abandon, bien sur, il/elle ne s’agrandirait en terme de surface au sol mais il y a de quoi faire non ? Même si vous vivez dans une chambre de 10m2 : une bonne déco, une mezzanine ça change tout….

Ok, mais quel rapport avec Céleste et Gwendo ?

Tu nous fatigues avec tes exercices de style et tes dérives obscures.

(une petite dernière : ça me fait trop penser aux villageois qui gueulent après le curé pour avoir de la pluie dans l’Arrache Coeur de Boris Vian : on s’en fou de ton préchi-précha curé, donnes-nous de la pluie ;-))))))

Peut-être que même si je décidai aujourd’hui que Céleste apprendra à lire et que j’arrêtais de travailler pour passer une grosse partie de mes journées à lui apprendre, peut-être qu’elle n’apprendra pas.

Mais peut-être qu’elle apprendra ?

Ma mère avait décidé que Gwendo saurait lire. Quand l’école l’a éjectée à 6 ans parce qu’elle était trop âgée pour rester en maternelle, ma mère n’a pas voulu qu’elle aille en IME. C’était il y a 32 ans, à l’époque en IME, la lecture n’était pas la priorité. Est-ce qu’elle l’est actuellement ?

Mais ma mère avait décidé que Gwendo saurait lire, et Gwendo avait envie de lire et d’écrire : elle remplissait des feuilles et des feuilles à imiter ma mère écrire. Comment ne pas vouloir lui apprendre ?

Alors ma mère a mis en place des cours par le CNED et un instituteur du village qui venait à la maison le soir, dans la cambrousse. Et Gwendo a appris à lire et à écrire et plutôt bien.

Evidemment, j’ai peu d’espoir que Céleste lise un jour, ça n’est pas la priorité du moment, même si…

Pour l’instant j’espère déjà qu’elle communique, qu’elle accède à un langage en expression au moins basique, peu importe avec quel média/canal (les mains, les images, l’Ipad, ses pieds, peu importe !) et qu’elle marche, plutôt avec ses pieds si c’est possible, hein 😉

Mais je ne peux pas m’empêcher de penser à la petite fille dont parle Raven Feuerstein dans son livre : une petite fille qui avait une pathologie génétique avec de grosses déficiences à qui la mère voulait apprendre à lire. Même lui n’y croyait pas et pourtant… Elle a appris. Je pourrais peut-être poster une annonce sur le Boncoin :

« Maman de Céleste avec le syndrome d’Angelman cherche Raven Feuerstein ou Anne Sullivan ?

 

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2 commentaires sur “De la philosophie dans le couloir au Professeur Raven Feuerstein en passant par Vygotsky (évidemment)

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